Un an après (1)(2)(3)(4)(5) (6)(7)

Ne demeurent que des fantômes.

Il reste bien encore, pour combien de temps de temps ? des reliques non encore atteintes par la "modernité" empressée des fossoyeurs que sont promoteurs et architectes, qui se cherchent un coin de lumière, et le trouvent parfois au hasard d'un trou à l'usage détourné.

Il y avait rue Sauvage un quartier, des lieux en bien des sens vénérables, il n'y a plus rien.

Ces pierres furent ces maisons : (1)(2)(3) (4)(5)(6)(7)(8) (9)(10)(11)(12) Promenade dans la rue Fulton, qui n'est plus. (1)(2) (3)(4)(5)(6)

Quant à la rue Sauvage, elle m'a souvent échappé, déjà en 88 quand je vins pour la première fois dans le quartier pour un vil motif matériel, encore en 90 quand parti de la place Valhubert, je longeais les pavés du quai d'Austerlitz pour m'enfoncer en moi-même, cherchant à remettre pied quelque part, encore un soir de décembre 94 où abandonnant à un des cafés du bas du Boulevard de l'Hopital des amis avec lesquel je venais de me quereller, je filais seul vers les frigos où on m'avait convié à une fête. Je dus l'apercevoir chaque fois, nuitamment cette dernière, en ses dernières années. De son départ diagonal des quais d'Austerlitz, son enfoncée dans l'espace s'ouvrant sur les voies, je n'ai aucun souvenir.

Mais on ne sais pas alors, on a pas compris l'éphémère des lieux, et plus tard, irrévocablement, il manque quelque chose.

Morceau après morceau, îlot après îlot, ruine après ruine, entrepot après entrepot, tout, tout a été emporté. Ne demeurera que ce qui peut faire spectacle : Les moulins, les frigos, hauts souvenirs altiers ayant longtemps scruté l'espace et les fuites des voies, désormais condamnés à l'étouffement par de plus hauts de plus modernes de plus insignifiants voisins. Aussi l'usine d'air comprimé, aux abords déjà défigurés par l'immonde immeuble abritant entre autres les labos de la Fnac.

Déjà les entrepots de la rue Watt, ceux lui ayant longtemps conféré cette singularité que complétait le bien connu passage sous-ferré, défiguré lui par les aménagements mécanique des annnés 80 visant à permettre aux générations de convois plus lourds (TGV) de le traverser, sont partis en gravats, l'hiver 2003.

Ne reste de cette continuité du "dixneuvièmiste" industriel, celle qui partait de l'actuel pont Charles de Gaulle pour s'achever aux extérieurs qu'une petite trace intacte : l'étrange masure prise entre trois voies ferrées dont une surplombant la rue Watt, dont l'usage l'appartenance et la fonction me demeurent mystérieux. Les plans du quartier à venir de la ZAC Rive gauche n'autorisent à son propos aucune illusion. Elle sera rasée, ses abords de jardins sauvages, ses pierreries de voies inutiles et interrompues, se perdant comme certaine rivière dans leur sol même, seront bétonnés, emplis, rationalisés. Des architectes en mal d'action d'argent de gloire y travaillent déjà, de concert avec des promoteurs.

Quelques mois encore, une ou deux années peut-être, chacun pourra aller contempler cet ultime vestige, tenter de reformer depuis cet atome minimal, ce qui s'est donné à voir ici, ce qui fut cet immense tout à part, pendant un siècle, une des identités de Paris. Une avenue d'inégaux pavés semblant plonger vers le passé, un quartier tout de long conçu, enserré harmonieusement par la Seine et les voies ferrées, qui, ses activités industrieuses se racrapotant d'année en année, n'était devenu qu'un lieu de mémoire réel, non muséographié, non entrenu, non spectacularisé, et qui non rentabilisé, non fonctionnalisé, était condamné.

C'était la dernière grande île de Paris, après que se soient envolés en ce même arrondissement, les remugles de la Bièvre, les vestiges des foyers de la rue Jeanne d'Arc, de la sucrerie Say, des studios de cinéma Jenner que Melville avait posés en lieu et place d'un encore plus antique entrepôt, en en respectant les murs et leurs souvenirs, et combien d'autres trésors moins célèbres, même ceux de souvenir funeste (le centre de rétention d'Austerlitz, les odorantes tanneries surplombant la rivière désormais enterrée), les repères de tout un chacun.

Axel Oursivi, Sept 03.